Il arrive un moment dans l’année, un moment dans la vie où le cœur se réjouit. Un moment plein de promesses et de bonheur, synonyme de douceur et de renouveau. Ce moment, c’est le printemps. Pas le 20 mars, hein ! Ça c’est juste une arnaque du calendrier. D’ailleurs, les plus sensés auront remarqué qu’il fait rarement beau le 20 mars. Non non, quand je dis le printemps, je pense plutôt à fin avril début mai. Les températures sont largement acceptables, on a eu le temps de se remettre du décalage horaire, les collections printemps/été qu’on voit dans les vitrines depuis le mois de février sont enfin portables, les arbres fleurissent, le soleil arrête de faire ses caprices de diva et se montre plus souvent, on déjeune en terrasse, on dépoussière ses Ray Ban, on planifie des week-ends, on sourit…

Et c’est dans ce contexte presque idyllique qu’arrive l’élément perturbateur qui va tout gâcher.

Par un beau samedi matin où le chant des oiseaux vous a fait ouvrir les yeux à 10h20, vous vous vêtez légèrement pour aller chercher des croissants à la boulangerie. Vous passez devant votre boîte aux lettres inconsciemment et l'ouvrez un peu machinalement, trop habitué à toujours y trouver les mêmes pubs.

Et c'est là que tout bascule, que le sol se dérobe sous vos pieds, que les murs vous enserrent comme un étau, que vous n'arrivez soudain plus à respirer, vous suffoquez, vous blêmissez : votre déclaration d'impôt est arrivée. Ouais ouais, cette petite enveloppe qui pèse à peine 40 grammes, ce bout de papier ridicule plat et inflammable, ben c'est votre déclaration d'impôt. Et vous la redoutez encore plus qu'un grizzly brun des montagnes. Pourtant, c'est pas exactement la même chose ni le même poids... Certes. Mais la dangerosité est la même. Limite, avantage à l'enveloppe. On croirait pas, pourtant...

Déprimé par anticipation, vous abandonnez l'idée de vous goinfrer de croissants (c'est au moins ça de gagné pour vos poignées d'amour), vous prenez votre grizzly par la patte et l'invitez malgré vous à monter chez vous pour qu'il s'installe sur la petite table basse avec le reste du courrier qui traîne. Vous n'avez pas le choix, la menace est trop grande.

Pendant toute la journée, vous allez essayer de l'ignorer, de ne pas y penser en passant devant, de faire comme si de rien n'était... Mais rien à faire, un grizzly dans un salon, ça se voit, ça prend de la place, ça fait peur... Et disons-le, ça sent supra mauvais. La nuit, le grizzly se glissera dans votre lit, vous empêchant de comprendre votre livre d'Anna Gavalda (faut le faire) et vous empêchant ensuite de dormir sereinement. Le grizzly va prendre toute la place, toute la couette, et vous, vous allez passer une nuit de merde à grelotter sans dormir, angoissé et nerveux. Saleté d'ours.

Le lendemain, dimanche, comme par hasard, il pleuvra. La balade en forêt prévue tombera à l'eau et se transformera en journée pourrie à étendre du linge le matin et à regarder La Saga du dimanche sur M6 après un déjeuner sans goût. Le soir, quand la DDDS viendra sonner à votre porte, c'est le grizzly qui ira lui ouvrir en sautillant, super content de la retrouver. Car ces deux-là s'entendent comme larrons en foire. Leur distraction préférée ? Vous pourrir. Et, alors qu'ils seront gaiment en train de jouer à la X Box en bâfrant vos sushis, vous envisagerez d'aller acheter une corde au BHV dès le lendemain.

Mais le lendemain vous serez fort et vous ouvrirez cette saloperie d'enveloppe. Avec rage ou résignation, avec ou sans alcool dans le sang. Vous ne prendrez même pas la peine de lire le pseudo message du ministre du Budget (manquerait plus que ça), vous irez droit au but : la date limite. Mi-juin. Et même fin juin si vous déclarez par internet. Eh oui, ça a du bon les nouvelles technologies mine de rien.

Et puis voilà. Vous allez finir par vous connecter un jour ou l'autre au site internet des impôts, galérer des heures pour retrouver votre numéro de télé-déclarant, votre identifiant, votre numéro fiscal de référence et autres données chiffrées qui vous dépassent et que vous ne prenez pas la peine de noter quelque part tellement ça vous fout l'angoisse d'y penser le reste de l'année. Vous détesterez tellement ces nombres que vous ne tenterez même pas de les jouer au Tiercé Quarté Quinté +. Ce serait trop absurde si les chiffres qui vous dépouillent pouvaient paradoxalement vous rendre riche.

Une fois que vous vous serez allégé d'une somme plus ou moins rondelette, vous regarderez la vie d'un autre œil. Finalement, vous êtes un généreux bienfaiteur... Qui paye les courses de votre voisine au chômage ? C'est vous. Et les consultations médicales de votre pote qui touche le RMI? Encore vous ! Vous aidez même des gens que vous ne connaissez pas. De préférence ceux qui ont dix enfants et vivent dans deux mètres carrés à Marcadet Poissonniers. N'est-ce pas merveilleux de subvenir aux besoins des plus nécessiteux ? D'aider ceux qui sont dans la misère ?

Non ? Ce n'est pas une magnifique B.A que vous faites ? Comment ça l'Etat vous entube ? Comment ça le gouvernement vous saigne et vous vole impunément un mois de salaire ? Comment ça, vous n'en avez rien à carrer des gens qui sont dans la merde et vous préférez plutôt vous payer des vacances au Club Med ? Quelle vision pessimiste et terre à terre, quel égoïsme voyons...

Enfin, cela dit vous n'avez pas tort. Les impôts, ça fait vraiment mal quand ça passe. Encore plus mal qu'un grizzly... assurément.