Qu'y a-t-il de mieux que la magie du cinéma pour se plonger quelques heures dans une autre réalité ? Les yeux explosés par les pixels de l'écran géant, les oreilles envahies de son diffusé par des baffles HD, le dos et le cul confortablement calés dans un fauteuil qui ne vient pas de chez Ikea, une glace ou du pop corn à portée de main... C'est quand même autre chose que votre routine métro boulot dodo, avouez.

Ça, c'est le côté casual du cinéma. Votre expérience personnelle en tant que spectateur plus ou moins passif, plus ou moins solitaire, plus ou moins équipé de carte UGC Illimité.

Mais, au milieu de cette routine, il existe une autre sorte de cinéma, plus événementielle, plus festive, plus spectaculaire et qui vend vachement plus de rêve : les festivals.

Alors il va de soi que je ne vais pas vous parler du Festival du Film Fantastique de Gerardmer ou de la Mostra de Venise. Pourquoi ? Parce que mon mauvais esprit ne saurait s'en repaître. Par contre, à Cannes, il y a toujours quelque chose de bien croustillant à se mettre sous la canine. Je vous arrête tout de suite si vous y avez pensé, je ne suis ni jalouse ni rageuse de ne pas être invitée, je trouve juste cette mascarade absurde.

Je ne doute pas que Cannes ait été à une époque un festival sérieux où les participants étaient exclusivement des gens du milieu qui venaient pour l'amour de leur art. Alors qu'aujourd'hui... Ben c'est plus trop le même délire, vous trouvez pas ? Voyons un peu qui est présent sur la Croisette, juste pour voir...

Une top model mineure d'un pays d'Europe de l'Est qui sait ce qu'est une caméra uniquement parce qu'elle est égérie pour L'Oréal et qu'elle a tourné un spot d'une minute trente pour un démaquillant en poudre. On sent qu'elle est super sensible à la liste des films en compétition, non ? Bah non, elle n'en a rien à cirer, elle est juste là pour qu'un maximum de gens puissent photographier ses os saillants sous la robe de grand couturier. Oh, et puis regardez son brushing... Magnifique ! Ça, ça ne peut qu'être un miracle de la laque Elnett... Allez, elle sourit, elle pose, on la mitraille, et basta, l'affaire est entendue. Elle peut retourner se saouler à la vodka à la piscine du Martinez.

Voyons, c'est qui lui ? Ah, un acteur connu. Ça fait des années qu'il n'a pas tourné mais les tabloïds n'ont jamais autant parlé de lui. Pourquoi ? Oh, la liste des réponses possibles est longue comme le bras, à vrai-dire. Entre son troisième divorce, sa cure de désintoxication, les photos de lui à poil sur la plage de Saint Martin, son quatrième mariage, son aventure avec un travesti prostitué dans les rues de Los Angeles, le premier single de sa fille adoptive, le lancement de sa ligne de boxers kangourou... on peut dire qu'il a des actualités à proposer, le bougre. Ah, mais attendez, il a aussi tourné dans une pub pour liquide-vaisselle il n'y a pas longtemps ! Donc ça va, il n'a pas tant usurpé sa place que ça.

Elle, c'est une animatrice télé. Blonde et insignifiante. Les gens l'aiment bien parce qu'elle a des gros seins et qu'elle rit beaucoup. Elle a fait une fois du doublage pour un dessin animé pour enfants. A croire que cela fait d'elle une actrice... drôle de monde, non ? En tout cas, elle doit être bien contente de fouler le tapis rouge, elle qui est plus volontiers habituée à arpenter les plateaux télé de la Plaine Saint Denis. Vous avez vu sa robe ? Ah, c'est pas le même niveau que la petite ukrainienne, ça c'est certain ! 

Lui... Bon, je passe mon tour, c'est le Président du Jury, un très grand réalisateur, donc il n'y a rien à dire.
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Eh ! Mais vous la connaissez cette fille, là à gauche ! C'est votre copine Déborah ! Mais c'est pas possible, c'est pas elle, comment elle a fait pour choper une invitation ? Tout s'explique quand vous remarquez la personne à côté d'elle. Cette personne n'est autre que son mec du moment, un gars qui s'appelle François et qui sévit en tant que scénariste chez TF1. Son boulot c'est d'écrire les épisodes les plus nunuches possibles pour des séries diffusées le lundi soir à 20h50. Et c'est ça qui lui ouvre les portes des festivités, lui permet de se la raconter avec son costard Armani et ses Ray Ban et de taper la bise à des stars. Avouez que ça laisse songeur, non ? Ce mec que vous pourriez croiser dans la rue, qui pourrait même être votre voisin... Ben ce mec est au Festival de Cannes et se fait photographier comme s'il appartenait à la Jet Set. Eh oui, comme quoi écrire des scénarios pour Joséphine, Ange Gardien, ça peut vous mener loin.

Elle, c'est la star du moment. Belle, glamour, elle a conquis le monde en moins d'un an. Les réalisateurs se l'arrachent, les marques de luxe la veulent, elle vient d'être élue femme la plus sexy de l'année par un très sérieux hebdomadaire masculin. On serait tenté de se dire que c'est normal qu'elle soit là alors. Oui, d'accord. Mais serait-elle aussi adulée si elle était moche ? Et grosse ?

Grande question à laquelle nous n'aurons pas le loisir de répondre puisqu'arrive l'équipe entière d'un film très attendu sur la vie dans les cités du 93. Tout le monde s'est mis sur son 31 (parce que c'est Cannes, tout de même, ça ferait mauvais genre d'arriver en Nike Dunk) et puis c'est le moment de faire passer un message fort sur la situation "là-bas". Ouh la la, du cinéma engagé sur le tapis rouge, ça alors ! Ça va impressionner les people un discours aussi percutant et brut de décoffrage ! Eh oui, à Cannes aussi, on sait parler de choses taboues.

On pourrait aisément continuer à scruter au microscope tous les invités mais ça pourrait finir par devenir lassant et surtout ridicule de voir tous ces gens pas du tout à leur place : le frère inconnu d'une jeune actrice tout juste connue, un humoriste pas drôle et sa femme qui essaye de percer dans le show biz, le présentateur vedette du JT de 20 heures, la concierge du Carlton... Finalement, c'est un peu le jeu de "Cherchez l'erreur" : un intrus s'est glissé dans le décor, saurez-vous le retrouver ?

Et tout ça pour quoi ? Pour assister à des projections de films trop conceptuels pour faire des entrées dans les cinémas normaux. Pour s'endormir devant des longs-métrages composés seulement de plans fixes et avec six lignes de dialogues maximum. Des petites productions indépendantes dont le coût de est inversement proportionnel au prix des escarpins de l'actrice principale. Les seuls films intéressants sont ceux qui sont hors-compétition : forcement, ça serait trop facile de récompenser quelque chose de bien. La palme est toujours attribuée à un navet navrant (quelques rares exceptions à noter tout de même), ils nous font le coup tous les ans.

Une fois le prix remis, tout le monde s'extasiera, criera au génie, les critiques ne tariront pas d'éloges ( Telerama en tête)... Mais quand vous irez enfin voir le film, le coeur battant, vous sortirez de la salle avec la sale impression que vous aurez perdu 9,50€ et deux heures de votre vie devant une daube infâme où il y avait plus de monde sur l'écran que devant. Vous le saviez, vous auriez mieux fait d'aller voir l'adaptation du dernier bouquin de Katherine Pancol, tiens.

En attendant la clôture de la cérémonie ce dimanche, en attendant ce moment béni où toutes les paillettes trop dorées seront enfin remisées au placard, nous nous devons de saluer Dominique Strauss Kahn qui, malgré sa carrure plutôt bourrue et son brushing loin d'être parfait, aura réussi à voler la vedette aux starlettes de la Croisette.

Palme d'or au Festival de Kahn.