Amis de la langue française et de ses spécificités lexicales, je vous salue. Vous connaissez tous la fonction du suffixe -ette. C'est une petite fantaisie qu'on rajoute au bout d'un nom pour en faire quelque chose de petit et/ou mignon. Exemples à l'appui : une motocyclette (oui, on peu encore employer ce terme, regardez dans le code de la route), c'est une moto en plus petit. Une fillette, c'est une petite fille. Une coquillette, c'est une pâte qui a la forme d'une petite coquille.

Bien. Maintenant que vous avez envie de trouver plein de mots qui se terminent par -ette, je vous propose plutôt qu'on s'intéresse au cas de la chemisette. Si on reste dans le cadre précédemment défini, la chemisette devrait être - en toute logique - une petite chemise mignonnette. Sauf qu'en vrai, c'est pas trop le cas. Et la chemisette fait donc exception à la règle.

Avant tout, remontons aux sources de la chose : la chemise. La chemise est le bleu de travail de l'humain évoluant dans les bureaux. Généralement stricte, souvent blanche, parfois à rayures, plus ou moins bien repassée, la chemise est l'élément indispensable d'une tenue sérieuse. Avec une cravate pour un homme ou un collier de perles pour une femme, elle peut se porter avec un costume ou un tailleur pour un total look de grande personne. Mais voilà, quand arrive l'été, elle tient chaud. Et au bureau, on ne peut pas, comme le conseillait jadis Zebda, tomber la chemise aussi facilement. A moins d'avoir envie de se faire renvoyer pour attentat à la pudeur sur le lieu de travail. Ou de se faire violer, c'est vous qui vous voyez.

Des gens très intelligents, sans doute des ingénieurs, ont alors eu la brillante idée de priver la chemise des attributs qui empêchaient le corps de respirer : les manches. Une chemise à manches courtes, voilà une sacrée astuce. D'un côté on a les bras à l'air mais de l'autre, on ne ressemble pas pour autant à un ado mal habillé. Sur le papier, c'était l'invention du siècle.

Mais sur le papier seulement. Car quand il s'agit d'intégrer la chemisette à un environnement bien réel, le résultat est en vérité désastreux.

Ouvrez les yeux au bureau et observez votre voisin d'open space qui a eu peur d'avoir trop chaud. Oui, il a une chemisette. Comme on est en juin, il a voulu s'accorder un brin de fantaisie avec un ton pastel (anis ou parme). Bam, rien que ça, c'est déjà deux points de moins sur un permis fashion. La forme, maintenant : non mais franchement, qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire ? Cette coupe trop ample, ça ne met pas en valeur son petit ventre replet (sa bedaine Kronenbourg ou son gros bide tombant, rayez les mentions inutiles). Rentrée dans le pantalon, c'est encore pire. Que dire des manches ? Trop larges, elles laissent dépasser des bras mous et des coudes rugueux. Et cette matière... Tellement fine qu'elle laisse deviner la présence d'un marcel en-dessous. Honnêtement, avez-vous jamais vu quelque chose d'aussi ringard ? Il faudrait que votre collègue remette sa veste de costume rapidement avant que la police de la mode ne débarque et lui colle une contravention.

Et puis bon, il n'y a rien à faire, la chemisette ça vous renvoie immanquablement à votre banquier au mois de juillet, à votre grand-père à la plage, ou encore à n'importe quel type coincé qui préférerait mourir plutôt que de porter un T.shirt. Le mauvais goût fait vêtement. Finalement, la chemisette ne va bien qu'à trois types d'individus :

  • les petits garçons (les garçonnets, bien vu),
  • les jeunes femmes qui veulent prendre de l'avance sur leur bronzage des bras quand elles déjeunent en terrasse,
  • Claude Brasseur dans Camping. C'est tout.

Seulement voilà, j'ai entendu dire que la chemisette revenait à la mode cet été. Zut. Du coup, ça veut dire qu'on ne va plus voir que ça dans les magasins pour hommes, avec en bonus de la surenchère de motifs incertains : pois multicolores, Liberty, imprimé bûcheron, petits lapins souriants et, ô tristesse, les sempiternelles fleurs hawaiennes. Le désastre.

Face à cette déferlante, un seul comportement à adopter : l'abstinence et le retroussage de manches.

Mesdames, mesdemoiselles, vous êtes priées de ne pas en acheter. C'est une question de bon sens. En cas de panne d'inspiration pour un anniversaire, la fête des Pères ou autre événement nécessitant un cadeau, privilégiez plutôt un chèque cadeau FNAC.

Messieurs : si votre femme/copine/fille a la mauvaise idée de vous en offrir une, demandez gentiment le ticket de caisse pour aller la changer pronto. Et achetez à la place une chemise avec de belles manches bien longues que vous retrousserez négligemment sur vos avant-bras virils au cours des interminables réunions qui vous attendent (règle d'or : ne jamais remonter au-dessus du coude). A ce qu'il paraît, ça plaît aux femmes... Alors c'est le moment de vérifier !