Nous sommes en France. C’est un fait avéré, personne ne va me contredire. Et en France, on parle français. Du français plus ou moins relâché, plus ou moins argotique, plus ou moins verlan, plus ou moins malmené par un accent régional, mais du français quand même.

En théorie.

Car en pratique, il existe un endroit où, curieusement, on a plutôt tendance à parler anglais. Cet endroit, c’est l’entreprise. Ca marche pour n’importe quelle entreprise mais c’est encore plus flagrant quand c’est une entreprise multinationale. C’est un peu un lieu de non-droit pour les gens comme moi qui s’évertuent à parler correctement français et qui deviennent fous en entendant les autres s’exprimer. 

Prenons un exemple : le mot conf call. Autrement dit, la conférence téléphonique. Oui, tout de suite, c’est moins glamour. Et c’est plus long à dire aussi. Faites donc le test. Dites : Je ne peux pas passer te voir, j’ai une conférence téléphonique ! puis dites : Je ne peux pas passer te voir, j’ai une conf call ! Ou, encore mieux : Je ne peux pas passer te voir, j’ai un call ! Vous sentez une différence, n’est-ce pas ? Car oui, parler anglais ça fait tout de suite plus branché. Et en plus, ça montre qu’on sait plein de choses, ça fait jeune et dynamique (d’où les campagnes pour le Wall Street Institute). L’anglais c’est cool, c’est fun, c’est top, c’est waouh. 

Jusqu’ici, je suis d’accord. Je sors moi-même d’une école d’interprète et j’ai recours à l’anglais quand je dois m’adresser simultanément à des collègues australiens, autrichiens, irlandais, britanniques, américains et indiens. Mais cet anglais-là ne me dérange pas. Car c’est un anglais vraiment anglais, avec des mots vraiment anglais et un accent vraiment anglais (je dis pas ça pour me la péter, en plus mon accent est plutôt new-yorkais). L’anglais que je ne tolère pas, celui que je rejette et qui cause un tel sentiment d’horreur chez moi, c’est l’anglais de l’entreprise. 

Définition : l’anglais de l’entreprise est un langage barbare qui n’a d’anglais que le nom.Tous les mots ne sont pas en anglais, la plupart sont d’ailleurs en français, tout comme la syntaxe. Les mots anglais sont un peu comme des petits croûtons qui parsèment une salade. Les mots anglais sont prononcés, accordés et conjugués à la française. En réalité, ils s’intègrent parfaitement (ou pas) au discours de la personne. 

La preuve en images avec un petit dialogue d’illustration :

- "Tu m’envoies une request Outlook pour qu’on se plug un meeting ?
- Ouais mais pas maintenant je suis over busy et j’ai un call dans dix minutes.
- Ah OK… Bon ben c’est pas grave, on peut postponer, comme ça j’aurai du temps pour checker le feedback de Patrick, downloader son fichier et en faire une update.
- Ah, tu parles de ce truc ? Non mais t’embête pas à faire quelque chose de trop compliqué, tu mets juste quelques bullets et tu le forwardes à Michel."

Et ça, c’est véridique ! C’est même monnaie courante au bureau. Et pourtant, preuve de l’incongruité de ce langage, le correcteur de Word me souligne des mots en rouge. Car cette conversation aurait pu se faire dans un français impeccable, sans ces petits croûtons (rassis) absolument pas nécessaires pour la simple et bonne raison que les équivalents en français existent.

Mais je crois qu’il y a pire encore : l’anglais déguisé en français. 

Exemple : J’attends le retour de Pierre.
Par là, comprendre J’attends la réponse de Pierre, et non le retour de vacances de Pierre. 

Autre exemple : Je regarde ça et je reviens vers vous. 
Comprendre : Je reprendrai contact avec vous, et non je viendrai vous rendre visite. 

Un troisième exemple, car jamais deux sans trois : Pour ce projet, il faudrait que tu te rapproches de François. 
Comprendre : Il faudrait que tu prennes contact avec François, et non Il faudrait que tu ailles te coller à François.

Parfois, quand un collègue me parle (voir exemples ci-dessus multipliés par cent), j’ai envie d’appeler Bernard Pivot, de le déguiser en flic et qu’il lui mette un PV pour abus de langage. Mais je n’en fais rien. Surtout aujourd’hui car je suis décontractée suite à mon week-end de quatre jours.

Week-end. Encore un mot anglais.

Oh my God.

Anglais bureau par Nat Wood