Encore plus horrible qu'une pub en 4x3 pour le dernier livre de Katherine Pancol, encore plus chaud que le désert du Néguev, encore plus lourd que la période des soldes, il existe un phénomène bien connu qui arrive chaque fin d'année : les grands magasins en période de fête. En sachant que ladite période commence fin novembre pour se terminer un gros mois plus tard, autant dire que ça dure un bout de temps.

Tout commence un samedi après-midi où vous vous ennuyez. Un samedi après-midi où vous prenez soudain conscience que vous n'avez pas encore acheté les cadeaux de Noël pour vos amis, votre famille et votre chien. C'est honteux, c'est certain qu'il n'y a pas de quoi être fier. En plus, avec le matraquage publicitaire ambiant, c'est à se demander comment vous avez fait pour passer entre les gouttes. Mais bon.

Comme vous avez la flemme de parcourir la ville d'un bout à l'autre et qu'en plus vous n'avez pas d'idées, vous vous dites que la meilleure solution est d'aller faire un tour aux Galeries Lafayette ou au Printemps. Au moins là-bas, il y a du choix. Une impressionnante surface de vente, plusieurs étages dédiés à la consommation de masse au shopping, des rayons pleins à craquer, des ventes flash, des vendeurs et des vendeuses au taquet, des petits espaces détente avec des fontaines à eau pour se désaltérer... C'est décidé, vous vous motivez. Il est 15h45, en quelques stations de métro vous y serez. Et avec un peu de chance, il n'y aura pas trop de monde.

Erreur ! Il y a du monde. Vous n'êtes même pas encore entré dans le magasin que vous voyez déjà une foule dense dans la rue. Entre les passants, ceux qui rentrent dans le magasin, ceux qui en sortent, ceux qui regardent les vitrines décorées pour l'occasion, ceux qui vendent des marrons chauds il y a devant vous l'équivalent de trente personnes par mètre carré. Impressionnant. Mais c'est à l'intérieur que ça se passe alors vous rentrez vite dans la caverne aux merveilles.

C'est quoi cette chaleur ? Alors que dehors le thermomètre flirte dangereusement avec des températures norvégiennes, à l'intérieur vous avez l'impression d'être parachuté en Equateur. Pas le choix, vous ôtez votre bonnet, vos gants, votre écharpe en prenant garde à ne pas les perdre - que celui qui n'a jamais paumé un gant à cause de ce chaud/froid agaçant me jette le premier cache-oreilles. Vous enlevez votre manteau, votre pull, votre deuxième pull. Et vous voilà les bras déjà chargés alors que vous n'avez même pas encore commencé vos emplettes. C'est un comble, non ?

A peine avez-vous eu le temps de trouver votre chemin jusqu'au plan du magasin qu'une démonstratrice vous accoste, brandissant un échantillon de parfum. Voulez-vous découvrir la nouvelle création de Givenchy ? Une édition coffret collector est en vente, n'hésitez pas à venir nous rendre visite ! Nous vous offrons en prime un ravissant tour de cou. Comment lui dire ? Comment lui dire que vous avez autre chose à faire ? Qu’elle peut se le carrer au cul le ranger son ravissant tour de cou ? Que vous n'avez pas besoin de ce parfum ? Parce qu'il pue, ce parfum, il faut bien l'avouer. Mais, attendez, c'est vraiment le testeur qui sent ça ? Ou c'est le stand d'à côté ? Il y a tellement de bouteilles, de flacons, de sprays et autres fioles de toutes espèces que l'atmosphère en devient irrespirable. Vite, de l'air, vous montez à l'étage du dessus !

Dans l'escalator, vous observez, incrédule, tous les gens qui vous entourent. C'est quand même dingue, ça. On se croirait en pleine période de soldes. Sauf que ce ne sont pas les soldes. Ce qui veut dire que vous allez raquer. Et méchamment. Surtout si vous avez beaucoup de famille. Dans le fond de votre sac, vous sentez des petits bonds. C'est votre carte bleue qui s'échauffe. Oui, elle s'échauffe. Car elle n'a pas l'habitude. En général, elle peut taper un petit sprint, un petit 50 mètres, un petit saut en hauteur. Ça, elle sait faire. 59 euros chez Zara, facile. Un plein de courses chez Monop, les doigts dans le nez  Mais là, vous allez lui demander bien plus. De la course de fond, du marathon, du saut à la perche, du 100 mètres-haies, du saut d'obstacles. Votre carte bleue va devoir devenir championne d'athlétisme de haut niveau en l'espace de quelques heures à peine. Et pas sûr qu'elle réussisse à décrocher une médaille.

Rayon prêt-à-porter pour hommes, avec un peu de chance vous allez trouver autre chose qu'un lot de chaussettes bien emballé pour votre père. Sérieusement, vous connaissez une chose plus difficile que de faire un cadeau à un homme ? Oui, oui, c'est vrai qu'il y a toujours les valeurs plus ou moins sûres comme la cravate Tex Avery ou le chèque-cadeau Fnac. Mais bon, c'est tellement impersonnel. Non, cette année, vous allez trouver quelque chose avec une valeur sentimentale. Et pour ce faire, il y a trois vendeuses là-bas qui vont vous être d'une grande aide. Trois cerveaux remplis d'idées, quelle aubaine !

Sauf que les trois cerveaux en question ont l'air concentrés sur autre chose apparemment... Alors que vous pensez écharpe en cachemire, boutons de manchette originaux, pull en laine d'agneau, le trio est en plein brainstorming d'un autre niveau : Tu vas faire quoi, toi, pour le 31 ? J'adore ton vernis, c'est un Essie, non ? J'en peux plus de cette journée, vivement la fermeture. Et dire qu'on bosse demain, la galère... Heureusement qu'ils nous payent double ! Oh, attends j'ai reçu un texto de Franck ! Alors, t'en es où avec lui ? Hihihi, je sais pas trop... Ouais c'est ça ! Moi je dis qu'il n'y a pas que la dinde qui va se faire fourrer le soir du Réveillon ! Pfffuuu, t'es bête, arrête !

Vous les laissez à leur passionnante conversation, les déranger serait mal venu. Et puis de toute manière, en quoi pourraient-elles vous aider ? Elles ne connaissent même pas votre père.

Vous continuez à errer. La chaleur s'est intensifiée on dirait, vous avez le front trempé. Mais comment font les membres du personnel pour afficher un visage si frais ? Leur teint est impeccable, pas une rougeur. Vous ne décelez aucune auréole sous leurs chemises alors que vous, vous pourriez sans souci essorer votre T-shirt... Et puis vous avez mal au crâne. Quand la musique à fond daigne se taire, c'est pour laisser place à la voix sucrée d'un animateur qui vous presse de vous rendre au rayon literie pour une vente exceptionnelle qui ne durera qu'un quart d'heure. Et si vous réglez avec votre carte Cofinoga, c'est -5% supplémentaires alors profitez-en vite ! Le souci avec ces animateurs, c'est qu'ils parlent trop. Et que quand une vente improbable est terminée, ils enquillent avec une autre. Ils sont infatigables. Généralement, vous ne savez jamais où ils sont. Vous n'entendez que leur voix. Ce sont des sortes d'hommes invisibles. Sauf que c'est juste au moment où vous commencez à pester à haute voix contre eux, les imiter, les insulter (voire les trois à la fois), que vous vous rendez-compte que le mec, juste là derrière vous, avec son brushing et son micro, c'est lui en fait, l'animateur. Allez vite vous planquer au rayon des couteaux, au moins vous aurez de quoi vous défendre s'il veut vous attaquer.

Un portefeuille Gérard Darel pour votre mère, une montre Ice pour votre petite sœur, une robe Morgan pour votre meilleure copine, un beau livre sur l'art pour votre père, une coque d'iPhone pour votre pote, un foulard en soie pour votre cousine, des boucles d'oreilles pour votre grand-mère, un rouge à lèvres pour votre collègue préférée, une wonderbox pour votre moitié, un duffle coat en laine pour vous (oui, vous vous octroyez le droit de vous faire un cadeau aussi, vous avez le droit, non ?)... Quelques heures, quelques reçus de CB, quelques litres de sueur plus tard, vous avez dépensé l'équivalent du PIB du Bangladesh et vous en êtes même plutôt content.

Soulagé ? Heureux ? Satisfait ? Ne criez pas victoire trop vite, maintenant il va falloir vous taper les papiers cadeaux... et le retour en métro.

Bonnes courses de Noël !

poufs de noel by Nat Wood