La vie est compliquée. Beaucoup trop, même. Nous autres, pauvres humains, nous n’aspirons pourtant qu’à mener une existence simple et sans difficultés. Pour se simplifier la vie et aller plus vite, on se brosse les dents en même temps qu’on s’habille et on se fout du dentifrice plein la chemise, on passe les coups de fil barbants sur le trajet du boulot, on avale un sandwich pendant qu’on termine un tableau Excel, on va aux caisses automatiques chez Carrefour pour pas faire la queue …

Sauf que parfois, on est moins inspirés. Prenez les acronymes, par exemple. À la base, c’est la même démarche de simplification. Concrètement, on prend la première lettre de chacun des mots qui composent un nom un peu long et hop, on a une abréviation qui est censée faciliter la vie de tout le monde. On ne dit pas « Train Grande Vitesse » mais « TGV ». On ne dit pas « Électricité de France » mais « EDF ». C’est pratique, ça va plus vite et ça parle à tout le monde. En théorie.

Parce qu’en pratique, c’est pas exactement la même chose. Surtout au boulot. Surtout quand on commence un nouveau boulot. Vous vous souvenez, quand vous vous êtes fait recruter, votre première réunion ? Vous aviez envie de demander un décodeur à votre boss.

- Votre boss : On va commencer par faire un CRD de la dernière FBR
- Vous : [perplexe]
- Votre collègue : OK, mais moi je voudrais aussi qu’on parle de notre WIP parce que là on commence à être en retard avec nos DDL et que ça risque d’avoir des conséquences sur notre VM.
- Vous : [perdu]
- Votre boss : Pas de problème, d’ailleurs est-ce qu'on a eu des nouvelles de notre PM ? Je voudrais bien savoir où on en est pour notre enquête de CRM.
- Vous : [au bout du rouleau]
- Votre collègue : C’est bon, tu arrives à suivre ?
- Vous : Oui, pas de problème, c’est très clair !*

Même du serbo-croate, vous auriez mieux compris. Le souci avec les acronymes, c’est qu’ils sont tantôt en anglais, tantôt en français. Donc, dès qu’on en entend un, c’est presque un jeu (auquel on joue tout seul) d'en deviner le sens. Et sans se planter, bien sûr. Dans toutes les situations, il est toujours utile de bien maîtriser l’anglais en entreprise.

Une fois qu’on a commencé à se familiariser avec les acronymes, on se sent un peu mieux intégré à l’entreprise. Mais le souci vient du monde extérieur. Notre famille et nos amis ne nous comprennent plus quand on leur parle de notre travail, ils nous font répéter tous les deux mots et butent sur tous les sigles que nous utilisons alors que bon, c’est quand même pas compliqué de deviner que « FYI » ça veut dire « for your information », non ? Ben si.

Et puis il y a le choc des cultures. Un acronyme peut parfois avoir des significations différentes d’une entreprise à l’autre. Pour votre pote qui travaille à la FNAC (Fédération Nationale d’Achat des Cadres), « TDG » ça veut dire « Tête De Gondole » alors que pour vous qui bossez chez GDF (Gaz de France), ça fait référence à « Transport et Distribution de Gaz ». Et si jamais vous connaissez des gens en Suisse, pardon, en CH (Confédération Helvétique), ils vous diront que ça veut dire « Tribune De Genève ». De quoi devenir dingue.

Le seul truc marrant avec les acronymes, c’est qu’on peut les détourner. Ainsi, l’ANPE peut devenir « Avec Nous Peu d’Espoir », le PSG « Pas Sûr de Gagner », et la RATP « Rentre Avec Tes Pieds », entre autres. Il en existe une multitude, cyniques et désopilants. Une sorte d’exercice de style du quotidien.

Et en parlant de quotidien, vous avez sûrement remarqué que même dans la vie courante on utilise des acronymes. Le phénomène aura réussi à déborder du cadre professionnel. Vous ne me croyez pas ? On en reparlera ce soir alors, quand vous serez en pleine DDDS !


*  L’explication des acronymes utilisés, parce que quand même j’allais pas vous laisser comme ça ! « CRD » veut dire « compte rendu détaillé », « FBR » veut dire « financial business review », « WIP » veut dire « work in progress », « DDL » veut dire « délais de livraison », « VM » veut dire « variable margin », « PM » veut dire « project manager » et « CRM » veut dire « customer relationship management ».