Les dictionnaires bilingues, c'est bien pratique quand on veut apprendre et maîtriser une langue étrangère. On cherche un mot, on trouve son équivalent et hop, on sait comment demander l'heure qu'il est et où sont les toilettes en anglais, en espagnol ou en serbo-croate.

Il y a pourtant certaines langues qui ne nécessitent pas l'utilisation de tels ouvrages. Ce sont des langages spécifiques dont seul l'usage permet l'apprentissage. Par exemple, vous connaissez le "C'est compliqué" ? Il ne s'agit pas que d'une simple phrase, c'est un langage très répandu et largement utilisé dans de nombreux milieux qui revêt une multitude de sens en fonction du contexte dans lequel il est employé.

La première fois que vous avez dit "C'est compliqué", vous aviez 7 ans et demi et vous étiez en train de vous faire des nœuds au cerveau face à un problème d'arithmétique à la con où il fallait calculer l'heure à laquelle deux trains allaient se croiser ou encore trouver combien de litres d'eau Pierre, Paul et Jacques avaient utilisés pour prendre leur bain. À ce moment, ça voulait dire : " C'est trop difficile... Les maths c'est vraiment pas ma came, je crois que je vais m'orienter vers une section L". Et c’est effectivement ce que vous avez fait après des années d’allergies à l’algèbre.

Quand vous aviez presque 10 ans, vos parents ont décidé de divorcer pour des raisons qui leur appartenaient. Votre père, puis votre mère, sont venus vous voir chacun à leur tour pour vous expliquer que les choses allaient changer mais qu'ils vous aimaient quand même et que c'était ça le plus important. Quand vous leur avez demandé plus de renseignements, le cœur serré et la larme à l'œil, vous avez entendu "C'est compliqué", suivi d'un soupir de résignation. Là, ça voulait dire : "Tu es trop jeune pour qu'on t'explique mais un jour tu comprendras". Et effectivement, depuis le temps, vous avez compris...

À 16 ans, vous commenciez à avoir des envies de liberté qui dépassaient un peu votre mère. Marre des cours, vous aspiriez plutôt à sortir boire des verres avec vos potes et à acheter des CDs à la FNAC. Seulement, avec le peu d'argent de poche que vous aviez, même un Menu Best Of même pas Maxi au Mac Do vous ruinait. Alors vous avez demandé une augmentation à votre maman qui vous a répondu "C'est compliqué". Ça voulait dire : "Tu crois que c'est facile d'élever toute seule trois enfants en bossant à mi-temps ? La vie c'est pas si simple, tu sais. Fais plutôt du baby-sitting, en plus ça te responsabilisera". Et là, en quelques mois, vous êtes devenue la nounou fétiche de tout l'immeuble.

À 20 ans, alors que vous terminiez sans grande conviction votre Licence LLCE Espagnol à la fac, il y avait encore des gens relous pour vous demander ce que vous vouliez faire comme boulot après vos études. C'est sûr qu'à votre âge, vous aviez forcément les idées claires. Mais en fait, pas du tout. Alors vous répondiez "C'est compliqué". Ce qui signifiait : "Tu m'emmerdes avec tes questions, je suis paumée, j'ai pas envie de rester un an de plus à me tuer le dos sur les bancs de l'amphi et en même temps je suis pas prête à passer des concours". En définitive, c'est ce que vous avez fait.

À 24 ans, vous vous êtes mise à chercher un appartement. Évidemment, vous étiez en plein stage de fin d'études, avec des ressources assez limitées et déjà un crédit sur le dos. À chaque fois que vous présentiez votre dossier à un potentiel propriétaire et que vous lui exposiez votre situation professionnelle (en stage mais avec "possibilité d'embauche"), vous aviez systématiquement la même réponse : "C'est compliqué". Qui voulait dire : "Trouve-toi un CDI et on reparle". Vous avez finalement demandé à votre mec, très doué en Photoshop, de trafiquer votre convention de stage en CDI. Parce que le papier peint Oliver et Compagnie, c'était plus possible à votre âge.

À 27 ans, vous êtes tombée amoureuse. Vraiment très amoureuse. Au début, c'était bien. Au milieu aussi. Mais à la fin, ça sentait mauvais. Vraiment mauvais. Vous saviez bien que celui que vous aviez en face de vous n'allait pas tarder à effacer votre numéro de son iPhone. Mais il ne vous avait rien dit, le lâche. Un jour, vous preniez un café ensemble et vous lui avez proposé un rendez-vous le lendemain. Il vous a rétorqué, la voix basse et le regard fuyant : "Ça va être compliqué". Vous avez décodé presque instantanément : "J'ai rencontré quelqu'un d'autre et puis j'ai déjà eu ce que je voulais de toi alors sois gentille et passe à autre chose, je ne suis pas assez courageux pour te dire que nous deux c'est terminé". Visiblement, avoir du tact, c'était compliqué pour lui. Dès cet instant, vous avez cessé d’avoir un cœur.

Depuis, vous utilisez encore beaucoup ce terme. Quand un mec vous propose de sortir mais que vous ne voulez pas y aller, quand on s'étonne que vous n'ayez pas encore d'enfants, quand on vous pose des questions sur la satisfaction que vous ressentez dans votre job, quand on vous questionne sur vos prochaines vacances, quand on vous demande si vous êtes en couple... Car oui, "C'est compliqué" c'est aussi un statut amoureux officialisé par Facebook. Vous avez le droit de voir une personne régulièrement sans vraiment avoir de relation sérieuse avec. Comme quoi, avec deux mots on peut faire fi de la complexité des choses…  

Parfois, quand vous imaginez votre futur, vous vous demandez dans quel contexte vous utiliserez de nouveau ce langage. Devant un nouvel employeur avec qui il faudra négocier votre salaire ? Devant votre mec à qui vous aurez du mal à avouer que vous êtes enceinte ? Devant votre fille qui vous tannera pour avoir une Barbie ? Et qui vous le dira ? La nana de la crèche qui n’arrivera pas à vous dire qu’elle n’a pas de place ? Votre banquier qui ne voudra pas vous accorder d'emprunt ? Votre mari qui préfèrera regarder le foot plutôt que d'aller au resto ? Il n’y a pas à dire, l’avenir, ça a l’air compliqué.