Il y a des gens comme ça, qui comprennent tout aux hommes et aux femmes. Les deux en même temps. La classe ultime. Christian Louboutin c'est un peu l'homme que tout le monde aime. Les femmes l'adulent car il sait leur faire des jambes ultra bonnasses de déesse et les hommes le kiffent parce que, justement, il sait faire aux femmes des jambes de déesse. Contrairement au mec qui a inventé les UGGs, Christian, lui, récolte tous les suffrages. Mais pourquoi ? Et comment ? Que s'est-il passé ?

En fait, toute cette histoire a commencé en 1975. Le petit Christian, qui avait 11 ans en ces temps reculés, visitait le Musée des Arts Africains et Océaniens. Et, allez savoir pourquoi, au lieu d'admirer un masque ancien en bois ou un collier en fausses dents de requin, il a été attiré par une pancarte qui interdisait le port des talons aiguilles. A partir de ce moment-là, c'en était fait de lui. Il n'avait plus que ça en tête : les talons hauts. A un point tel que, cinq ans plus tard, alors qu'il n'avait que 16 ans, il a fait un stage aux Folies Bergères où il a pu admirer de la gambette au kilomètre et de l'escarpin à la douzaine. Autant vous dire que, côté plan de carrière, il savait qu'il allait devenir créateur de chaussures et pas technicien Carglass. Il a donc enchaîné les stages et les missions chez Charles Jourdan, Chanel, Dior, Roger Vivier, il est devenu paysagiste un temps. Et c'est finalement fin 1991 qu'il a créé sa marque de godasses à son nom, parce que, de toute manière, André c'était déjà pris et qu'il s'appelait Christian, alors pourquoi chercher plus loin.

Pour être sûr de créer des chaussures qui se distinguent, Christian Louboutin a basé sa particularité sur les semelles en cuir rouge. A la base, c'était des semelles en cuir noir mais il a volé le vernis à ongles rouge de son assistante et leur a ravalé la façade, rendant ainsi la paire de chaussures unique. La semelle rouge, c'est un peu comme l'élan d'Abercrombie & Fitch, le crocodile de Lacoste le lapin de Playboy ou le mec qui fait du Polo de Ralph Lauren : c'est un symbole, un signe distinctif. Quand on regarde les escarpins d'une fille, on guette le moment où on va apercevoir sa semelle, c'en est presque impudique. Cet instant où on va savoir si, oui ou non, cette nana a payé un bras pour une paire de chaussures avec lesquelles elle risque à tout moment de se fouler les ligaments. 

Car oui, une paire de Louboutin, faut dire ce qui est, ça coûte un rein. Ou presque. Il y a plusieurs typologies de personnes qui achètent des Louboutin : les hommes très amoureux qui cassent leur PEL pour que leur femme ressemble un quart d'heure au moins une fois dans leur vie à Dita Von Teese, les touristes américaines qui repartent avec cinq boîtes en répétant que c'est "a sick thing", les gens blindés pour qui c'est normal, les Japonaises qui font une escale rapide avant d'aller avenue Montaigne, les filles qui viennent d'avoir un bel âge et dont tous les amis se sont cotisés pour amasser la rondelette somme de 435 euros et qui débarquent à la caisse avec des petites coupures de 10 euros comme si elles avaient accumulé vingt cinq ans de baby-sittings. Tout ça pour des chaussures. Et une fois qu'on les a, on se rend compte qu'on a même pas le droit de les mettre ailleurs que sur un tapis ou une moquette, au risque de défoncer les précieuses semelles. Même le parquet de son propre salon est une zone dangereuse pour la fragile paire de chaussures. A ce prix-là, on avait 87 paires de charentaises chez Carrefour.

Enfin ça, c'est la théorie. Parce qu'en réalité, on a trop envie de parader avec dans la rue. De montrer à la Terre entière qu'on a des échasses à la place des jambes et que les flamants roses peuvent retourner bouffer des crevettes dans les marécages, on est encore plus haut perchées qu'eux avec nos New Simple Pump 140 millimètres. On a envie de les mettre à un mariage pour que tous les garçons de l'assemblée tombent amoureux de nous. On a envie de les mettre à un premier rendez-vous pour impressionner notre potentiel futur amoureux. On a envie de les mettre pour le brunch du dimanche pour les montrer à nos copines. On a envie de les montrer même aux gens qui s'en foutent, genre notre père. On a envie de les mettre avec tout, même avec notre pyjama, tellement on les aime et tellement elles nous changent la vie. Quand on les porte, on garde les yeux rivés au sol pour apercevoir furtivement le rouge, quitte à se tuer les cervicales ou les chevilles, voire les deux si on est vraiment pas souple. On est fière, on a des trophées au bout des pieds, on a l'impression qu'on est unique alors qu'on se pourfend complètement, avoir des Louboutin c'est un phénomène de mode mais aussi de masse. Et c'est là que Christian est fort : même si on sait qu'on est pas la seule à en avoir (loin s'en faut), on a quand même le sentiment d'être une princesse, qu'il n'y a qu'à nous qu'elles vont aussi bien.

Là où Christian Louboutin est aussi très fort, c'est qu'il a réussi à déplacer l'attention masculine. Alors que le regard de nos amis les hommes a très souvent une fâcheuse tendance à s'attarder sur les seins et le cul dans nos beaux yeux, la Louboutin inverse la tendance et attire irrémédiablement tous les yeux vers le sol. Le rouge aux pieds qui provoque le rouge aux joues. Ces semelles qui attisent la curiosité et l’imagination, qui font rêver et qui rendent taré. Finalement, Christian Louboutin, avec ses escarpins, aura réinventé la corrida. La chaussure dans le rôle du drap, l'homme dans le rôle du taureau, et la femme dans le rôle du toréador/matador. Messieurs, vous êtes prévenus !