Il arrive un jour dans la vie d’une fille où on décide qu’on a passé l’âge de porter du gloss. Les bons souvenirs du collège, OK, mais quand ça colle aux cheveux et que ça met du gras partout, il faut arrêter les dégâts. Le retour sur investissement n’est clairement pas intéressant. On décide donc de passer au rouge à lèvres, le vrai, celui qui se voit bien, pas le stick teinté de chez Yves Rocher à la cerise.

La première fois qu’on en met, c’est chez Sephora. On est devant un miroir presque aussi petit qu’un carreau de chocolat, on a des cernes jusque sous le menton et les vendeuses sont très occupées à discuter entre elles. Autant dire que toutes les conditions sont réunies pour un essayage idéal. Qu’à cela ne tienne, notre bon de réduction de 20% n’est valable que jusqu’à ce soir. Après avoir repéré LA couleur dans le présentoir de testeurs et essuyé consciencieusement le bâton de rouge sur un mouchoir, on se lance, la main tremblante. On repense à notre mère qui en met tous les jours, aussi facilement à la salle de bains qu’en voiture. On essaye d’imiter son geste aisé et sûr.

Après 3 laborieuses minutes de coloriage acrobatique, on prend un peu de recul et on contemple dans le miroir cette fille en face de nous avec sa bouche de vamp. Mon Dieu que c’est rouge. On n’oserait jamais sortir comme ça, nous ! Pourtant il faut avouer que c’est joli. Oui mais c’est super voyant. On ne sait pas si on aime ou si on n’aime pas alors, pour se donner bonne conscience, on fait un test auprès des vendeuses, des caissières, et même du vigile. « Vous aimez ? », « Vous trouvez que ça me va bien ? », « Ce n’est pas trop foncé ? ». Tout le monde répond de bonne grâce surtout le vigile qui en profite pour nous inviter à aller boire un verre et trouve que ça nous va bien. Alors on achète.

Le lendemain matin, on se lève exprès pour en mettre. Histoire d’éviter une catastrophe, on prend bien soin de se brosser les dents AVANT de se maquiller. On s’applique comme on peut mais ça ne nous empêche pas de déborder et d’en mettre partout. 15 cotons-tiges plus tard, le tir est rectifié et on a la bouche digne d’une couverture de magazine. On a encore un peu de mal à se reconnaître mais bon, on va finir par s’y faire. Dans la rue, on sourit à tout le monde, même aux miroirs.

L’avantage du rouge à lèvres bien rouge, c’est que, par un subtil effet d’optique, nos dents ont l’air encore plus blanches qu’après un détartrage chez le dentiste. Le souci, c’est que toutes les choses qu’on fait habituellement sans danger deviennent potentiellement des traquenards pour nous et même pour les autres.

Faites une bise à quelqu’un et vous lui avez repeint les deux joues.

Faites-vous un smoky eye et on vous demande combien vous prenez.

Enlevez votre pull et vous voilà transformée en Joker de Batman.

Corolaire : Remettez votre pull et vous voilà transformée en Joker de Batman. Mais avec les commissures vers le bas.

Allez au restaurant et vous n’avez plus rien sur les lèvres au bout de 3 bouchées. En revanche, il y a du rouge à lèvres partout ailleurs : sur votre serviette, sur votre verre, sur votre fourchette. Même sur vos mains. 

Faites une sieste et les draps s’en souviennent.

Prenez-vous une averse et devenez le sosie de Tom Cruise dans Entretien avec un vampire.

Après quelques jours, on s’habitue à porter du rouge à lèvres. On le pose soigneusement, on fait attention à ce qu’on fait pour le garder le plus longtemps possible, parfois ça nous évite même de grignoter et ce n’est pas plus mal. On finit par tellement aimer en porter qu’on ne se reconnaît même plus quand on a les lèvres nues. Résultat, on en met tous les jours, même le dimanche, même quand on est en pyjama Hello Kitty et qu’on a encore la coupe de cheveux du saut du lit. Ça s’appelle l’accoutumance. Et ça risquait pas d'arriver avec un tube de gloss.