Avant, pour se déplacer dans Paris, on avait la RATP, nos pieds, la voiture ou le scooter. Mais ça, c’était avant. Depuis 2007, tout le monde peut faire du vélo à Paris (et en banlieue aussi maintenant) grâce à l’apparition des Vélib’, mot-valise qui réunit vélo et liberté. Le principe étant de prendre une bicyclette n’importe où et de la remettre n’importe où moyennement une petite somme d’argent ou, mieux, un abonnement. Avantage : on n’est pas encombré et on ne risque pas de se faire voler la bête. Et puis les bornes Vélib’, c’est comme les poux sur la tête d’un enfant à l’école fin septembre : y’en a partout à perte de vue, même dans les recoins les moins fréquentés. L’idée est sympa et originale, il faut le reconnaître. Et puis c’est super pratique ce système, on est drôlement cons de ne pas y avoir pensé avant, tiens. Oui mais voilà, de la théorie à la pratique, comme pour tout dans la vie, il y a un sacré fossé.

Déjà, il faut qu’il y ait un vélo disponible à la borne. Pas de vélo, t’as plus qu’à prendre le métro. La situation idéale c’est bien sûr quand la borne est pleine. La situation acceptable, c’est quand il y a au moins la moitié des Vélib’ qui sont là. La situation qu’on estime miraculeuse mais qui est en réalité un traquenard sans nom, c’est quand il reste un seul vélo. Il est là, tout seul, tout calme, on se dit que c’est un signe du ciel et qu’il n’attendait que nous. On se précipite, on le sort de son sabot, on l’enfourche, on est au top. Et puis on se rend compte que les pneus sont à plat. Ou que le guidon est cassé. Ou qu’il n’y a pas de selle. Ou que la chaîne est bloquée. Voire tout ça en même temps. Il faut le savoir, un Vélib’ tout seul, c’est suspect comme un type barbu et mystérieux dans Columbo.

Une fois qu’on a trouvé un Vélib’ en bon état, il est temps de se mettre en route. Faire du vélo, de toute manière, c’est comme faire du vélo : ça ne s’oublie jamais. Mais les premiers mètres sont un peu galère et hésitants, il faut l’avouer. Et là on n’est pas tranquille sur une petite route à la campagne comme dans la chanson, on est EN VILLE. Autour, tout le monde est susceptible de nous rentrer dedans. Et puis on sent bien qu’on n’est pas avec Paulette à chasser les papillons parce que ça pue le pot d’échappement. On a des courants d’air sous la jupe. On a failli percuter une poussette qui n’avait absolument rien à faire sur la piste cyclable. On a brûlé un feu rouge et on s’est fait insulter. On a manqué de se gaufrer (environ 37 fois). On a les yeux qui piquent. Et puis ce vélo pèse une tonne, c’est pas possible ! Bref, tout va bien, on kiffe la liberté.

En vrai, on n’a qu’une hâte : rentrer à la maison et déposer ce fichu vélo à la borne juste en bas. Sauf que, fatalité de la vie, quand on arrive à la borne pour remettre le Vélib’ dans sa bornette, il y a de fortes chances pour qu’on ne trouve pas de place. C’est le paradoxe de la borne pleine : autant on l’aime au départ, autant on la redoute à l’arrivée. Car s’il n’y a pas de place pour se garer, il va falloir pédaler jusqu’à la prochaine. Et ce n’est même pas sûr qu’il y ait de la place là-bas, auquel cas il faudra aller encore plus loin. Il y en a qui sont morts pour moins que ça. Du coup, on trouve parfois des Vélib’ abandonnés dans la rue, désespérément attachés à un poteau tels des chiens errants. C’est moche.

En règle générale, le Vélib’ est très utilisé pour les retours de soirée arrosés, il a d’ailleurs été promu moyen de locomotion officiel des gens bourrés, étrange paradoxe. On note également des pics d’utilisation en cas de grève de la RATP qui donnent lieu à des scènes d’une violence insoutenable où des gens réservent leur Vélib’ en y attachant leur propre antivol. Tous fadas, ces Lutéciens. Le Vélib’ est très prisé des parisiens branchés qui l’utilisent pour aller travailler, des individus à tendance écolo, des filles qui doivent se mettre au sport et des bobos qui vont boire des pintes de bière dans le 19ème arrondissement parce que tu te rends compte à quel point c’est pas cher là-bas. Et de vous. Et de moi. En fait, on a tous la tête dans le guidon, qu’on le veuille ou non.