Après le volume 1 et le volume 2, évidemment qu’il me reste encore une liste longue comme le bras d’expressions que je déteste. C’est un puits sans fond et ça ne va pas en s’arrangeant. Avec tous les néologismes, barbarismes et autres saloperies qui fleurissent chaque jour, on n’en voit jamais la fin. Mais aujourd’hui, j’avais envie de parler des points de suspension. Déjà, j’insiste : on dit « points de suspension », pas « trois petits points » comme des débiles. Si dès le départ on dit de la merde, faut pas s’étonner que ça se barre dans tous les sens. Donc, à l’origine, les points de suspension, c’est un signe de ponctuation qui marque l'interruption d'un énoncé, une coupure dans un texte. C’est pas moi qui le dis, c’est Robert. Le petit Robert, le dico, pas Robert votre voisin du 4ème.

Sauf que voilà. Avec le temps, les points de suspension, qui n’avaient rien demandé à personne, se sont vu confier des rôles pour lesquels ils n’avaient aucune qualification. On a commencé à les catapulter n’importe où dans des phrases, leur octroyant des fonctions tout à fait inappropriées. Le résultat ? Des inepties faussement mystérieuses ou qui puent la niaiserie, les sous-entendus graveleux, et j’en passe. Et pour vous montrer un peu à quoi ça ressemble, je vous propose un petit florilège.

Fais attention à toi…

La phrase que l’on a lue, relue et re-relue des tonnes de fois pendant les confinements, couvre-feu, quarantième vague de contamination et autres périodes de vulnérabilité. Alors, prenons la phrase toute seule, « Fais attention à toi ». Oui, c’est un conseil sympa, une invitation à être prudent(e) et à pas faire trop de conneries en temps d’épidémie. Mais il suffit de rajouter ces maudits points de suspension et on imagine déjà le ton chevrotant de la personne, la voix remplie d’angoisse, les yeux presque humides, cette espèce de sollicitude teintée de bienveillance qui colle, cette inquiétude disproportionnée comme si on était déjà en réanimation à l’hôpital Velpeau et qu’on allait calancher dans l’heure. Insupportable !

Génial...

À ne pas confondre avec le « Génial ! » qui indique un très grand enthousiasme, le « Génial... » est synonyme de « Quelle tannée » ou « Qu’est-ce que ça me fait chier » et s’accompagne souvent d’un soupir et de yeux levés au ciel. Marche également avec "Merci..." ("Qu'est-ce que tu m'as encore refourgué comme merde ?") ou "OK..." ("T'es relou"). C’est subtil, hein ? 

Je pense à toi…

Attention, on change de registre. On se dirige du côté de l’amour, là où il y a trop de gens qui s’aiment et tu ne me vois pas. On prend la phrase sans ponctuation. Mon mec pense à moi. Bah je suis contente, et puis en même temps, ça me ferait chier qu’il pense à la morue du 4ème (non, pas la femme de Robert). C’est une déclaration tout ce qu’il y a de plus gentil, tout en restant sobre. Rajoutez des points de suspension et là, c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres. On imagine le mec rêveur (trop), romantique (à outrance), le regard perdu dans le lointain en train de se prendre pour un Roméo des temps modernes. Comme si le fait de penser à moi faisait couler en lui des flots de mélancolie. Vous remarquerez que ça marche encore mieux quand ça vient d’une fille, le genre bien cul-cul la praline qui pleure devant des pubs et écrit des chansons d’amour à ses heures perdues (non, je ne parle pas de moi) (j’ai arrêté de pleurer devant des pubs).

Tu me manques…

Même topo. Mode dramatique activé. À croire que l'absence pourrait être un motif de suicide. Si je te manque tant que ça, viens me voir et arrête de te lamenter comme une grosse dinde.

Week-end à la mer...

Marche également avec « Dimanche en forêt... » et « Vacances en famille... » et se retrouve fréquemment en statut sur les réseaux sociaux. Pourquoi les gens ont-ils besoin de mettre des points de suspension ? Y’a une suite, c’est ça ? Mais elle est où, alors ? « Week-end à la mer... mais Jeannot s’est fait piquer par une méduse et j’ai dû lui faire pipi sur la jambe ». OK, là ça fonctionne. Mais sinon, ils servent à quoi, les points de suspension ? À se donner un petit air énigmatique, un genre Victor Hugo de seconde zone en pleine contemplation des algues de la marée basse qui puent les égouts ? Sérieusement, ça n’a aucun sens, la ponctuation qui s’impose dans ce cas, c’est le point. Et même le poing (dans la gueule).

J’ai pas beaucoup dormi cette nuit...

A priori, sans points de suspension, on a affaire à une personne qui s’est couchée à pas d’heure après avoir passé la soirée à mater Netflix et qui a cumulé environ deux minuscules heures de sommeil. Mais saupoudrez cette phrase innocente de trois petits points de suspension et vous allez tout d’un coup considérer cette personne d’un autre œil. Détecter sa manière à peine voilée de vous confier dans le plus grand des calmes qu’elle a passé la nuit à se faire retourner comme une crêpe par son mec. Sauf que sa vie privée, c’est pas nos oignons ! On n’a rien demandé, nous ! Hors de question que cette conversation ne se poursuive. Et si l’autre nympho a envie de s’épancher sur les détails, qu’elle écrive donc un bouquin Harlequin.

Retour au bureau...

Encore le genre de publication pénible qui pullule sur Facebook. Il s’agit ni plus ni moins d’un appel à l’aide témoignant d’une immense détresse psychologique inversement proportionnelle à l’envie de bosser. Proposez à la personne un café et un Kinder Maxi ou d’aller se faire voir.

Je t’attends...

Incroyable comme trois pauvres points peuvent transformer un simple état de fait en une injonction qui met une pression de dingue. Derrière cette phrase, il faut lire « Tu vas finir par rentrer ou je dois venir te chercher moi-même par la peau du derche ? » et c’est vrai que ça contraste plutôt pas mal avec l’impression de douceur qui émane de cet énoncé à première vue. Comme quoi, faut toujours se méfier, on n’est jamais à l’abri.

Et vous ? Vous êtes du genre à abuser des points de suspension ? Ou bien ça vous fout de l’urticaire comme moi ? J’attends vos réponses dans les commentaires ! Merci...

pds