Le marketing va trop vite pour moi. À peine avons-nous englouti notre dernière part de galette des Rois la trente-sixième du mois, à peine nous sommes-nous débarrassés des miettes de pâte feuilletée à la commissure de nos lèvres qu’on nous parle déjà de Chandeleur. Un soir, on rentre du travail et on trouve dans notre boîte aux lettres un catalogue Carrefour rempli de promotions pour les crêpières Tefal (anti adhésives), pour la farine Francine (anti grumeaux) et pour le Nutella (anti minceur).

Ah, le Nutella… Sérieusement, est-ce qu’on pourrait vivre sans lui ?

Oui, on pourrait. Mais ce serait quand même vachement moins bien, reconnaissons-le. Les tartines feraient la gueule et se lasseraient de leur relation monogame avec le beurre, les crêpes auraient de furieuses envie de divorce avec leur unique partenaire la confiture et les gaufres finiraient par larguer leur mari le sucre glace. Un sacré bazar gastro-conjugal. Et que dire des petites cuillères ? Elles s’ennuieraient ferme, obligées de se plonger tantôt dans un yaourt, tantôt dans une compote. Alors qu’une immersion dans un pot de Nutella maxi format tout juste acheté chez Monoprix, il n’y a rien de plus voluptueux pour toute petite cuillère qui se respecte. Mais c’est toujours un voyage dont on ne peut pas par avance connaître la durée... Il faut bien avouer que le Nutella et la petite cuillère ensemble, c’est un peu les Liaisons Dangereuses. Mais qu’est-ce que c’est bon !

"Bon", voilà le mot qui convient. Après, les publicitaires de chez Ferrero vont y associer d’autres adjectifs. Genre "sain". Genre le Nutella, c’est une cascade de lait avec des noisettes qui viennent se jeter dedans, doucement caressées par du cacao en poudre qui pleut par-dessus en nuage fin et délicat. Pas de présence visuelle de l’huile végétale partiellement hydrogénée ni de la lécithine de soja ou des émulsifiants, pas assez télégéniques. On les a coupés au montage, on les a envoyés chez Dukan. Non, ce qu’on veut, c’est montrer au monde entier que le Nutella est un produit réalisé à partir d’ingrédients frais, simples et naturels. Que c’est un aliment qui trouve harmonieusement sa place dans la pyramide des éléments essentiels à notre vitalité et notre bien-être et qui va rendre les enfants beaux, intelligents et obéissants.

Sauf qu’en réalité, le Nutella est loin d’être notre ami, diététiquement parlant s’entend. Je ne vais pas rentrer dans des détails peu reluisants, dans des tableaux de pourcentages inquiétants et dans des ratios protéines/lipides inquiétants... pas besoin de vous faire un dessin pour que vous compreniez que le Nutella est un ami qui veut ne veut que du mal à votre ligne de sirène. Le Nutella, il est toujours sur la blacklist des bonnes résolutions, c'est l'ennemi public numéro 1 des abdos fermes et des fesses haut perchées. Mais ça, nous le savons tous… et toutes. Alors pourquoi ? Pourquoi cet attachement, pourquoi ce nom qui caracole en tête de notre liste de courses, pourquoi ce pot invariablement présent même quand le placard et le frigo sont vides, pourquoi cette attraction, pourquoi cette addiction ?

Tout simplement parce que le Nutella, sous ses airs de tueur en série, est en réalité une précieuse ressource qui sait s’adapter à toutes les situations, même les plus extrêmes. Même quand tout le monde nous laisse tomber, il est toujours là, fidèle au poste. On se sent seul devant un DVD ? Il est là. Un chagrin d’amour et notre mère est sur répondeur ? Le Nutella sait y remédier. Une mauvaise journée au bureau ? Le réconfort en rentrant à la maison est au bout de la cuillère. Une dispute avec notre meilleure copine ? Un coup de cafard ? Une angoisse ? Des doutes ? Des craintes ? Une mauvaise passe ? Le moral au fond du trou ? Trop de chansons d'amour dans la tête ? Dans tous ces cas, le Nutella ne flanche jamais et sait, mieux que personne, nous réconforter.

Impossible pour lui de se défiler, d'annuler un rendez-vous ou de filtrer nos appels, il est présent. Il sait nous consoler, quelle que soit l’heure et quel que soit l’endroit. Et le Nutella ne nous juge jamais. C'est un modèle de tolérance. Il ne nous engueule pas si on a recours à lui à une heure du matin, assis sur le carrelage froid de la cuisine. Il reste toujours fidèle à lui-même, fondant, doux et crémeux. Et son goût, toujours le même depuis qu’on a trois ans et demi, ne perd jamais une once de ses qualités nutritives. Le Nutella, finalement, c'est un peu notre meilleur ami en pot.