Face aux moments de solitude auxquels nous sommes trop souvent confrontés dans l'existence, il existe un moyen imparable de voir la vie en rose même dans la plus pourrie des situations. Une sorte de philosophie populaire qui nous fait relativiser et fait renaître l'espoir dans nos esprits égarés. Je parle bien sûr des proverbes, des maximes et autres phrases dites "sages", bref, les expressions à la con. Un coup de pouce non négligeable de la parole, en somme.

Mais avant toute chose, qu'est-ce qu'une expression à la con ?

Première caractéristique, l’expression à la con est connue de tous et de toutes, injectée dès le plus jeune âge dans le lait maternel, puis en poudre. Si vous la dites à une assemblée de gens, ils la comprendront tous, qu'ils soient cordonniers ou diplomates. Je m’abstiendrai de dire que Ce sont les cordonniers les plus mal chaussés. Parce que ce serait trop facile. Donc, pour en revenir à nos moutons, non seulement tout le monde connaît l’expression à la con, mais en plus, tout le monde est parfaitement enclin à la caser au moindre détour de conversation. De préférence quand il y a un blanc, qu’on ne sait pas quoi dire et qu’on a pas envie de passer pour un con sans références. C’est souvent l’effet inverse qui se produit, malheureusement.

Deuxième caractéristique, elle se veut courte, simple et facile à retenir... et pour ce faire, elle rime la plupart du temps. De la poésie à moindre coût qui tient en une ligne. Vachement plus simple à se remémorer qu’un sonnet, c’est certain.

Troisième caractéristique, le contenu est absurde mais ça ne choque personne. Que ce soit un conseil débile ou une métaphore étrange, on ne s’offusque jamais quand quelqu’un sort une expression à la con. Pourquoi ? Parce qu’on est habitués, bien sûr. Et qu’on entend ce genre de choses depuis trop longtemps pour se poser la moindre question relative au sens profond. Et de là vient le danger. L’habitude nous joue des tours et nous prive de notre entendement.

Une fois ces critères définis, il est intéressant de catégoriser les différents types d’expressions à la con.

On distingue tout d’abord les proverbes, la sagesse populaire, les conseils avisés de nos grands-parents, arrière-grands-parents et consorts. Un véritable art de vivre et d’agir. Citons par exemple le célèbre En avril, ne te découvre pas d'un fil. Si on a le malheur d’avoir chopé un rhume pendant ce mois-ci, on trouvera toujours dans notre entourage une âme compatissante pour nous refourguer le proverbe avec un petit sourire condescendant, type « Tu étais prévenu pourtant ». La réponse qui vient spontanément est, en général, une insulte. Insulte qui se perd dans un éternuement, ce qui permet de garder avec la personne de bons rapports. Fort heureusement.

Note : On aura cependant tout le loisir d’insulter copieusement la personne le mois suivant. En effet, En mai, fais ce qu’il te plaît. Et vlan.

Puis, il y a ce que j’appelle les expressions chamallow. Celles qui réconfortent, qui font du bien et apportent un sentiment moelleux d’apaisement. Tendres et fondantes, elles ont souvent pour destinataire une personne dans une situation délicate (chagrin d’amour, contrôle fiscal, mort du poisson rouge, deux heures de réunion avec son boss).

Exemple : vous attendez depuis trois mois le coup de fil d’un charmant jeune homme à qui vous avez donné votre numéro. La bête n’a toujours pas donné signe de vie et vous êtes au bout du rouleau… depuis le temps, il y a de quoi, on vous le confirme. Au détour d’une conversation téléphonique avec une amie, vous lui rappelez les faits et elle vous dit Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Et ça vous requinquera, ça vous redonnera la dose d’espoir nécessaire pour poireauter un mois de plus sans nouvelles. Alors oui, ça c’est vraiment stupide. Pourquoi ? Parce que généralement, si on n’a pas de nouvelles, eh bien ce n’est pas une bonne nouvelle. C’est juste qu’on n’a pas de nouvelles, point barre. Ça veut rien dire de plus, c’est pas bon signe ou un présage ou quoi que ce soit, c’est juste qu’il ne se passe rien. Donc vous pouvez faire une croix sur l’énergumène, il ne vous rappellera pas. En trois mois, il aurait eu le temps, non ? Et cessez de croire qu’il s’est fait capturer par des extra-terrestres ou qu’il est mort étranglé accidentellement avec un câble USB. Passez juste à autre chose et remettez-vous en… Demain est un autre jour après tout.

Dans le même genre, il y a le très célèbre Mariage pluvieux, mariage heureux, imparable en toutes circonstances. Ou comment redonner le sourire à des malheureux dont le soi-disant plus beau jour de leur vie est gâché par une méchante averse qui mouille tout, buffet, tonnelle, robe et brushing compris (le prix de gros, c’est plus marrant). C’est sûr que c’est une super consolation, ça : oui, il pleut aujourd’hui, la journée est un fiasco et tout le monde s’emmerde mais on s’en fout parce qu’on sera heureux ensemble toute notre vie. A la lumière de cette très sérieuse théorie, peut-être faudrait-il commencer à penser que seuls les mariages au soleil se soldent par un divorce ? Non mais et puis quoi encore ?

Ensuite, il y a les prophéties à deux sous. Le genre de phrase qui va tellement de soi qu’on se demande pourquoi elle existe, type Après la pluie vient le beau temps. On se doute bien que le soleil va revenir, ça va ! L’époque du déluge, c’est passé, et Noé, il est rentré chez lui avec son arche depuis belle lurette. Pas la peine d’avoir un diplôme en météorologie pour le savoir, c’est l’évidence même. Bon, je ne vis pas en Amazonie et j’ignore tout de la saison des pluies. Mais je doute qu’ils aient là-bas une expression similaire à la nôtre. Ils doivent plutôt avoir une expression type Après la pluie… Bah y’aura encore de la pluie. Simple et efficace.

Je parlerai brièvement des phrases moralisatrices, comme Jeu de mains, jeu de vilain. Si cette pauvre phrase avait empêché des générations entières d’enfants de se battre, ça se serait su. Preuve infaillible que les expressions à la con ne servent vraiment à rien. D’ailleurs, ça me rappelle que mon père avait trouvé la parade idéale quand il était petit et qu’il se chamaillait avec un de ses frères. Quand sa mère lui faisait la remarque, il contre-attaquait en disant Jeu de pieds, jeu de gentil. Et il remplaçait les claques par les coups de pieds. Comment contourner la sacro-sainte expression tout en continuant à latter son frère en toute tranquillité. Il y a des failles dans ces expressions, assurément.

Je finirai avec un petit florilège d’expressions à la con sans les classer. Elles sont juste là, aberrantes et absurdes, elles ne servent à rien, sauf à passer pour une personne qui ne sait pas penser par soi-même.

Il n y va pas avec le dos de la cuillère est insensée: connaissez-vous quelqu’un qui utilise une cuillère autrement qu’avec le dos à part les bébés en plein apprentissage ?
C’est la cerise sur le gâteau et C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase sont bien plus drôles quand elles sont mélangées. Essayez C’est la cerise qui fait déborder le vase, vous verrez, ça détendra l’atmosphère. Et ça ne sera pas plus idiot que l'original.
Un homme averti en vaut deux : sans doute, mais vous ne vous dédoublerez pas pour autant, vous resterez une seule et unique personne, tout averti que vous soyez. Et puis, êtes-vous vraiment un homme ?
Jamais deux sans trois : c’est quoi cette obsession du chiffre deux ? Et puis d’abord, on fait ce qu’on veut, si on a envie de n’avoir que deux ordinateurs ou deux sacs Balenciaga, rien ne nous force à acheter un troisième (y’a qu'avec les allocs que ça marche : faites un troisième enfant, vous verrez c'est super rentable).
Un de perdu, dix de retrouvés : si c'était vrai, ça se saurait, non ? Depuis le temps qu'on vous la sert, celle-là...
Qui se ressemble s'assemble : va de retro, consanguinité !
Qui ne tente rien n'a rien : peut-être, mais qui tente tout n'a pas tout... Pensez-y avant de faire n'importe quoi.
Le travail, c’est la santé : parlez-en un peu à ceux qui bossaient à la centrale nucléaire de Fukushima.

Je pourrais continuer comme ça pendant longtemps… Mais comme il paraît que Le silence est le plus beau bijou d'une femme, mais elle le porte rarement, alors je me tais.