Avez-vous remarqué à quel point la nature humaine est illogique dans ses émotions ?

Steve Jobs meurt et tout le monde pleure. Des milliers d’enfants crèvent de la famine ou de maladies horribles dans les pays sous-développés et tout le monde s’en tape. N’est-ce pas un peu irréel ? Comme si nous avions une manière paradoxale d’appréhender émotionnellement les situations.

Et quand ça nous concerne directement, c’est pareil.

Prenons un cas très répandu : les chagrins d’amour. Bon. On vient de se faire larguer et la Terre s’écroule autour de nous. La solution la plus rationnelle serait d’aller de l’avant, de jeter les photos, d’effacer numéro, textos et autres données virtuelles, de sortir, de se changer les idées. Bref, de sortir de cet état moribond. Mais non. Que faisons-nous la plupart du temps ? On reste enfermé à la maison, on ressasse nos pensées et souvenirs, on relit les e-mails, on explose notre stock de mouchoirs Lotus triple épaisseur, on se gave de nounours en guimauve on ne mange plus rien, on ne répond plus aux appels de nos amis, on est d’humeur maussade… le tout, en se passant sans relâche les chansons d’amour les plus tristes et les plus torturées de notre iPod.

Les chansons d’amour.

Non mais franchement, pourquoi on tient tant que ça à se faire encore plus de mal en écoutant ces ballades tire-larmes qui ont le don - en quelques notes de piano ou de violon - de nous faire pleurer l’équivalent d’un pack de six bouteilles d’Evian ? Pourquoi ?

En plus c’est pas très logique. L’histoire de la chanson, c’est certainement pas la nôtre. C’est pas parce qu’il y a deux phrases dans le refrain qui nous rappellent notre ex qu’on doit se sentir visé, non ? Après tout, qui ne se sent pas concerné en entendant les mots « Pourquoi m’as-tu quitté, mon cœur est brisé, je ne t’oublierai jamais ». Personne ! Parce qu’on a tous vécu ça ! Alors après c’est facile pour un chanteur ou une chanteuse de s’engouffrer dans la brèche et de développer le thème en le modulant au gré des couplets : « Je n’ai jamais aimé quelqu’un autant que toi », « Je me meurs quand je te vois », « Je voudrais retrouver la douceur d’une nuit dans tes bras », j’en passe et des meilleures, on a compris le concept.

Une mélodie bien accrocheuse pondue par un compositeur à la mode, un clip en noir et blanc, une bonne campagne de pub… Et hop, le titre est téléchargeable illégalement et c’est parti. La chanson devient notre sonnerie de portable, on l’écoute en boucle, on la connaît par cœur (même les « Oh oh oooh » entre deux mots), on la chante sous la douche. Et voilà, on est foutu !

Le souci dans cette histoire c’est qu’on a tendance à oublier qu’une chanson d’amour est avant tout une chanson et que c’est donc commercial ! Combien d’exemplaires du single vendus ? Combien d’albums téléchargés ? Un disque d’or ou de platine ? Une Victoire de la Musique ? Un DVD Collector du Concert à Bercy ? Un show-case à la Fnac pour écouter la chanson en acoustique ? (ah pardon, ça c’est gratuit). Derrière les pseudo-sentiments : l’argent, derrière la belle musique : le fric. Tout ça n’est qu’un leurre. Il arrive parfois même que le chanteur n’ait ni écrit, ni composé la chanson, et se contente juste de l’interpréter. Comment être ému face à une telle arnaque ? Faut vraiment qu’on soit super naïf…

Oui, on est naïf. Mais c’est parce qu’on est faible, malheureux et vulnérable, c’est normal, finalement. Donc, par extension, on est con.

On est con de croire que la chanteuse souffre autant que nous et pleure comme une Madeleine son amour perdu. Mais non. La chanteuse va très bien, rassurez-vous. Elle a même trouvé le temps d’enregistrer la chanson, vous voyez. Elle a trouvé le temps de choisir un super studio, elle a trouvé l’argent pour se payer des musiciens hors de prix, elle a pris des cours de chant avec Armande Altaï un excellent coach vocal… Bref, son chagrin d’amour, il y a longtemps qu’elle ne s’en souvient plus, si tant est qu’il ait vraiment existé. En fait, elle est juste super contente que vous soyez triste comme ça vous allez acheter son CD.

Donc tout ce qu’on croit, c’est du vent. Les trémolos dans la voix de la choriste, le bassiste et ses yeux de Droopy, les rimes trop faciles (« sans toi mon amour, je ne vois plus le jour », «reviens-moi, je ne suis rien sans toi »)… Tout ça c’est pour mieux nous attraper. Et le pire, c’est que ça fonctionne.

Le pire ? La situation encore plus honteuse ? Pleurer sur une chanson en anglais alors qu’on ne parle pas un mot de la langue de Shakespeare. Navrant, non ? Oui. C’est dans ce genre de moments qu’un peu de recul ne nous ferait pas de mal. Seulement, le recul, dans notre état, on en est incapable.

La solution ? Passer à la playlist « Hard rock » de notre iPod. Note : ça marche aussi avec le rap français. Il est temps que le Joey Starr qui est en nous déloge la Hélène Ségara qui s’est installée ! Allez, aux oubliettes ! Et si une petite expression à la con peut nous soulager : un de perdu, dix de retrouvés !