Il y a beaucoup de choses qui peuvent potentiellement nous tomber dessus. Quand on est maladroit, on peut se prendre un livre qui vient de glisser d’une étagère. Quand on est Gaulois, on redoute que ce soit le ciel. Quand on s’appelle Newton, c’est une pomme. Et quand on a de la chance, c’est l’amour. Enfin bon, je dis l’amour mais attention, on sort pas les violons et les fleurs, je parle pas du grand amour. Vous savez ce que je pense de la théorie foireuse du Prince Charmant. Non, quand je dis l’amour, c’est plutôt le coup de foudre, ce truc inattendu qui vous vous tombe subitement dessus et qui vous chamboule votre journée.

Les coups de foudre, ça arrive tout le temps dans les films. Vous savez, dans les comédies romantiques, il se passe toujours un truc complètement improbable qui fait que deux personnes qui n’ont absolument rien à voir ensemble se rencontrent. Et à chaque fois, on regarde ça d’un œil sceptique, vautrée dans son canapé, en pestant que c’est pas à nous que ça arriverait. Et on a pas tort. Il n’y a jamais Bradley Cooper qui est prêt à nous renverser son café dessus pour nous enlever notre T-shirt, ça c’est certain. Ni Ryan Gosling qui nous attend au coin de la rue dans sa voiture, enclin à nous faire des appels de phares. Ah ça non. On regarde quand même le film jusqu’à la fin parce que c’est bon de rêver. Et aussi parce qu’on a un pot de Ben & Jerry’s et un paquet de mouchoirs à terminer. On éteint notre lecteur DVD en jurant de ne plus jamais regarder un seul des ces films-guimauve qui nous font croire en des choses impossibles.

Mais il faut savoir une chose : les coups de foudre, c’est le seul moment de la vraie vie qui ressemble à un film. Alors autant en profiter. Le souci, c’est qu’on ne sait jamais à quel moment ça arrive. Et donc, ça arrive potentiellement au moment où on est le moins prête possible.

Un exemple. Vous allez à la piscine pour décompresser entre deux réunions un jeudi midi. Evidemment, vous n’avez pas de maillot adapté et vous arborez, un peu honteuse, le deux-pièces turquoise de vos dernières vacances à la mer. Evidemment, vous avez bâclé votre épilation des aisselles. Evidemment, vous avez retrouvé au fin fond de vos affaires un horrible bonnet de bain rouge en caoutchouc qui ne vous va pas du tout. En plus, il est impossible à mettre. Peut-être que c’est juste vous qui avez trop de cheveux ? En tout cas c’est vraiment pas de bol, ce serait bien que quelqu’un arrive pour vous aider à le mettre parce que là, vous galérez grave.

Le quelqu’un en question arrive un instant plus tard et vous lui demandez tout de go avec vos yeux de cocker irlandais s’il peut vous aider à le mettre. En terminant la phrase, vous songez quand même à récupérer vos vrais yeux, ceux qui vous servent à voir, et vous vous rendez compte que vous avez face à vous une bombe atomique prête à être dégoupillée. Des cheveux bruns ras, des yeux denses, une peau légèrement hâlée, des muscles comme s’il en pleuvait, pas un milligramme de graisse… Vous vous arrêtez là, vous risqueriez de déraper. Et en plus il est gentil, il vous aide vraiment à mettre votre foutu bonnet. Inutile de dire que vous ne ressemblez à rien, ainsi coiffée. Si jamais il arrive à vous trouver belle comme ça, c’est qu’il voit aussi bien qu’une personne qui a huit grammes d’alcool dans le sang en pleine nuit.

Mais voilà, vous avez eu un coup de foudre. Un vrai. Vous avez fait vos longueurs à peu près calmement mais chaque fois que vous l’avez croisé, vous avez avalé de l’eau par le nez. Ou bien vous avez foutu sans faire exprès un coup de pied à votre voisin de couloir. Vous avez voulu lui sourire mais au lieu de ça vous avez bu la tasse. Plus glamour, c’était pas possible. À un moment, il s’est arrêté à côté de vous (pendant que vous étiez en train de régurgiter votre gorgée de javel) pour vous demander si votre bonnet tenait bien. Vous ne vous rappelez plus de ce que vous lui avez répondu mais c’était sans doute une phrase très conne. En fait, vous ne vous rappelez plus de rien.

C’est un des effets du coup de foudre : on oublie tout. On oublie qu’il y a du monde autour, on oublie de réfléchir, on oublie qu’on doit retourner au travail dans 30 minutes sous peine de se faire lapider par son collègue financier, on oublie comment on s’appelle, où on habite. On perd la mémoire. Le coup de foudre, c’est un Alzheimer passager. Et on devient débile surtout. Très, même. Le coup de foudre, c'est la mort fulgurante des neurones. On sourit bêtement, on trouve tout très beau et très bien. On ne se soucie même pas de notre bas de maillot de bain qui nous rentre dans les fesses alors qu’il prend sa douche à côté de nous. On a même pas honte de lui proposer du gel douche pour entamer une conversation. On reste dix ans sous le jet d’eau chaude à lui dire des banalités et à boire ses paroles comme une coupe de Dom Pérignon. Parce qu’on est ailleurs. On pense même pas à envisager qu’il est peut-être gay ou déjà pris. Non. On flotte. On plane loin de la réalité.

Alors oui, il y a aura bien un moment où vous allez rentrer au bureau après lui avoir dit au-revoir en remettant vos ballerines, après lui avoir dit votre prénom et demandé le sien. Il y aura bien un moment où vous allez redescendre de votre petit nuage. L’état de grâce du coup de foudre n’aura duré qu’un temps. Mais voyez le bon côté des choses : vous aurez quand même nagé un kilomètre. Alors même si cet embryon d’histoire n’aboutit pas, au moins vous aurez fait une B.A pour votre corps. Et vous retournerez sans faute à la piscine jeudi prochain.

C’est votre régime qui va être content.

foudreNatWood